vendredi 11 janvier 2008

Sur un livre de Beauvoir

Hier soir j’ai lu la femme rompue de Simon de Beauvoir. Je me suis ré intéressé à ce diable en jupon parce que j’ai vu une photo d’elle récemment ou on la voit nue, de dos, à l’époque d’un de ses voyages aux US pour aller retrouver Nelson Algren. J’ai trouvé cette photo très belle. Elle me fait penser à B., si plantureuse, si superbement féminine dans ses formes généreuses. Et il est vrai que la passion amoureuse chez une femme supérieure est quelque chose qui me fascine. Comme me fascine la sensualité, la présence extraordinaire de B., tout à la fois une fille intelligente, et l’incarnation de la féminité.

Renouant avec l’intérêt qui m’avait porté il y a dix ans à lire les mémoires d’une jeune fille rangée (mais qui m’avait rapidement quitté : sécheresse du coeur ou du style ?) je me suis plongé dans cette nouvelle sur une femme qui découvre que son mari la trompe, puis qu’il la trompe depuis longtemps, puis qu’il l’a trompé avec plusieurs femmes, qu’il ne l’aime plus depuis 8 ans, et pour finir qui la quitte avec une belle lâcheté (car quand il lui révèle qu’il a une maîtresse, pour elle c’est un début de prise de conscience, mais pour lui c’est la première étape qui annonce la rupture inéluctable).

J’ai aimé la description de cette gradation dans la prise de conscience qui est une douleur affreuse dans l’adultère. Quand on croit tenir une vérité, la vérité suivante est pire. Quand Beauvoir écrit qu’elle a l’impression qu’on lui scie le coeur avec une lame à dents très fines. Bien sût tout cela sent un peu sa thèse : « Femmes ne vous laissez pas enfermer dans votre foyer qui vous desséchera l’esprit, vous rendra inintéressante pour votre mari, vous poussera à sur-investir sur vos enfants et donc à les rendre malheureux, et vous détournera d’une conversation d’égal à égal avec votre mari. » Bref, c’est un peu la mise en garde, miroir de la Physiologie du mariage de Balzac. Un peu trop facile peut-être, un peu trop daté. Car, que je sache, l’adultère n’a jamais été aussi répandu (un article que je lisais récemment révélait qu’au bout de 10 ans de mariage, je crois, la moitié des gens avaient déjà trompé leur conjoint une fois) et pourtant les femmes travaillent désormais !

L’autre explication que donne Beauvoir à ces infidélités, c’est d’abord le réalisme devant les relations hommes/femmes. Ce réalisme est incarné par la fille aînée de Beauvoir qui habite aux US. Elle n’a pas d’attache, quand un homme la lasse, elle en change. Mais l’impression qu’elle donne c’est d’être une femme dure et au fond qui a peu à partager, peu d’ami. Cette lucidité excessive a quelque chose de dérangeant, de glaçant dans le livre.

La seconde explication, c’est la narratrice qui la donne elle-même, et elle est liée à sa situation de mère au foyer, mais la dépasse : c’est sa tendance à être trop possessive, trop exclusive qui est étouffante. La difficulté d’aimer l’autre, tout en lui laissant de l’espace pour respirer. Il y a un passage touchant où elle explique tous les efforts qu’elle a déployé pour ne se réfréner chaque jour de lui sauter sans cesse au cou. Tous ses efforts pour brider sa nature première qui n’ont servi à rien. La nature était-elle trop forte ? Aurait-il fallu épancher ce trop-plein d’amour ailleurs ?

Enfin une autre réflexion générale que m’inspire ce livre, et qui rejoint mon expérience, c’est la stupéfaction que l’on ressent parfois à constater que sous l’ordonnancement lisse et immuable de l’existence, se trouve un chaos vertigineux, dès que l’on gratte un peu. La narratrice relit sa vie lisse et bourgeoise et se rend compte qu’elle n’était en réalité que frustration et mensonge. C’est aussi notre capacité à nous bercer d’illusion sur notre couple. Le sentiment que tout va bien, alors qu’il la trompe de manière ininterrompue depuis 8 ans. Ah ! Que la communication entre deux êtres est un art difficile. Qu’il est présomptueux de croire que l’on peut jamais savoir si un couple n’est pas en train de s’éloigner, imperceptiblement.